C’est l’appropriation des ressources biologiques et des savoirs traditionnels sur ces ressources à des fins commerciales. Ce processus est essentiellement celui des entreprises des pays du Nord au détriment des pays du Sud ; ceux-ci détiennent une grande part de la biodiversité mondiale et possèdent des connaissances singulières, notamment sur les vertus des plantes. Un biopirate dépose à son nom des brevets sur des gènes ou des espèces, se garantissant ainsi l’exclusivité des bénéfices lies à la commercialisation des produits qui en sont dérivés.
Et les savoirs autochtones intéressent beaucoup les laboratoires des grandes entreprises pharmaceutiques, cosmétiques ou agroalimentaires. Dans un monde concurrentiel où il faut toujours « innover », la captation des savoirs des peuples et des richesses biologiques du Sud permet de gagner beaucoup de temps de recherche. Et le temps c’est de l’argent ! Il suffit de s’approprier les savoirs, puis d’en faire sa « propriété » exclusive en les brevetant, sans qu’il y ait même, bien souvent, la moindre nouveauté sinon celle de « nommer » le produit actif. En cela, on nie l’antériorité séculaire des savoirs autochtones et l’on peut même aller jusqu’à empêcher les populations locales d’employer librement leur plante traditionnelle : ce fut le cas, par exemple, pour le haricot jaune mexicain, breveté par une entreprise étatsunienne exigeant ensuite le versement de royalties par tous les utilisateurs, y compris les paysans mexicains eux-mêmes…
Dans leur vision du monde, les populations autochtones y voient une perte de leur essence autant qu’un préjudice économique.
N’y a-t-il pas là un « néocolonialisme vert » ?
Etre une entreprise biopirate est d’autant plus facile que la biopiraterie reste encore un concept juridique assez flou. La Convention sur la Diversité Biologique, mise en place à la conférence de Rio en 1991, donne aux Etats la souveraineté sur leurs ressources biologiques et génétiques - mais la biodiversité n’a que faire des frontières - et aux populations autochtones la propriété de leurs savoirs - mais les intérêts des peuples autochtones et des Etats ne vont pas toujours dans le même sens... Si 193 pays ont signé la Convention, les Etats-Unis ne l’ont pas ratifiée et, bien que 60 Etats aient une législation sur la biopiraterie, il reste à harmoniser les lois et mettre en place un régime international. Celui-ci tracerait les règles que chaque bio-prospecteur devrait appliquer pour assurer aux populations autochtones un juste retour des bénéfices d’exploitation de la biodiversité dont elles détiennent le savoir patrimonial. L’enjeu est de reconnaître que les populations autochtones ont une approche empirique et technique de la matière vivante et d’accepter de valoriser leur savoir intellectuel et immatériel qui a su trouver, par exemple, que les propriétés psychotropes de l’ayahuasca sont liées à UNE liane spécifique associée à UNE feuille particulière. Dans la profondeur du temps, combien de rêves a-t-il fallu pour cette initiation ? Combien d’essais-erreurs aussi, peut-être ?
Dénoncer et interdire la biopiraterie serait un juste rééquilibrage et un impératif éthique puisque, de leur côté, les pays occidentaux sont prompts à dénoncer les « contrefaçons » ou les copies de leurs propres produits !
Les solutions à la biopiraterie existent cependant, qui appartiennent à plusieurs dynamiques conjointes.
Les solutions viennent des associations, de la société civile, tel le « Collectif contre la biopiraterie » qui, avec l’aide d’experts, identifie les menaces faites à la biodiversité biologique et culturelle et mène des actions sur plusieurs axes.
- L’axe juridique intente un procès contre l’acte de biopiraterie, jusqu’à faire invalider le brevet quand il est prouvé qu’aucune innovation ne le justifie. En Inde, Vandana Shiva y a beaucoup contribué et elle ne manque pas d’affirmer que la biopiraterie est « un déni du travail millénaire de millions de personnes et de cerveaux travaillant pour le bien de l’humanité »… (Cf. La biopiraterie ou le pillage de la nature et de la connaissance, éd. Aliasetc -2002)
- L’axe médiatique diffuse les informations sur la biopiraterie et peut amener les entreprises à abandonner leur projet de brevet si cela doit ternir leur « image » auprès des consommateurs... quitte à tenter de contourner la difficulté en donnant la responsabilité du brevet à certains de leurs correspondants ou sous-traitants !
- L’axe politique vise à étendre les législations le plus largement possible. Il faudrait élaborer un observatoire international, des « appellations d’origine contrôlée » qui puisse relier « Un territoire, Un savoir-faire, Une communauté qui possède le savoir collectif.
- La stratégie d’anticipation appartient à la veille ; face aux changements climatiques en cours, Vandana Shiva s’emploie à identifier les plantes résistantes à la sécheresse avant qu’elles ne soient « brevetées »…
A terme, il faudrait élaborer un inventaire des savoirs autochtones et les publier pour éviter tout dépôt de brevet. C’est difficile : il y a multiplicité des savoirs et parfois réticence des populations autochtones pour lesquelles les savoirs ancestraux sont secrets.
Les solutions viennent d’entreprises éthiques, comme « Aïny » par exemple.
L’éthique du jeune créateur de l’entreprise de produits cosmétiques « Aïny », qui utilise les principes actifs de plantes amazoniennes, s’appuie sur une expérience personnelle, un parcours intérieur. Selon ses termes, ce chemin l’a conduit d’un « pur produit de la rationalité française » à l’approche de « la vision enchantée du monde où tout a une âme ». Sa route l’a mené à la proximité des peuples amérindiens de Bolivie et d’Equateur ; grâce à une chamane, il a pu connaître les vertus des plantes et faire un pont entre les rituels magiques « alchimiques » de la science amérindienne et les propriétés biochimiques connues de notre science occidentale.
« Aïny » a forgé un modèle économique alternatif, facilement reproductible, sur quelques points forts :
- respecter le « commerce équitable » qui donne un prix juste aux matières premières des producteurs ;
- valoriser l’aspect immatériel de la connaissance en partenariat avec toute la communauté : en acceptant ses décisions quant au choix des plantes à utiliser, en s’engageant à ne jamais déposer de brevets et à partager la valeur créée par des fonds locaux cogérés ; pour Aïny il s’agit aujourd’hui de 4% du CA. Ce n’est pas pour rien qu’Aïny signifie « Esprits des êtres vivants » ou « Réciprocité » en langue quechua...
- faire un contre feu à la biopiraterie en publiant les recherches sur les plantes ce qui limite le dépôt de brevets.
Les solutions viennent aussi de la vigilance éthique des consommateurs.
Toutes et tous, nous pouvons demander à mieux connaître les processus ayant présidé à l’élaboration et aux circuits d’échanges des produits que nous achetons. Soyons des veilleurs.
Face à la biopiraterie, et aux solutions mises en œuvre, on peut avoir des interrogations, des objections. Une législation trop contraignante sur la biopiraterie n’aurait-elle pas l’effet pervers de freiner par trop la recherche ou les investissements venus du Nord ? A cela, on peut répondre qu’il s’agit d’un choix de valeurs : quelle est celle que nous accordons à la lente élaboration des savoirs traditionnels et à la meilleure cohabitation possible entre deux mondes très différents ? Une autre question serait de faire remarquer que notre tradition, les « remèdes de grand-mère » de nos pays, n’ont pas été « protégés ». Mais sommes-nous là dans les mêmes échelles d’espace-temps et les mêmes structures ? Les savoirs « de chez nous » ont été depuis longtemps diffusés, brassés, alors que les savoirs traditionnels autochtones sont ceux, très spécifiques, du travail accumulé de populations bien circonscrites dans leur culture et en danger d’être pillée pour le bénéfice financier à très court terme de quelques uns.
En guise de conclusion aux rubriques proposées sur le site depuis novembre 2008, force est de constater qu’aucune « catastrophe » n’est inéluctable ; au contraire, des alternatives concrètes d’action s’offrent. Elles sont des modèles encourageants et, au total, comme pour la plupart des questionnements « sur la crise de l’environnement », la problématique éthique de la biopiraterie interroge sur les valeurs et les représentations mentales qui prévalent dans notre civilisation, la modernité.
Ce qui est en cause, ce sont nos choix ; notre conscience de ce qu’est la « vie bonne ».
L’avenir se façonne par nos actions d’aujourd’hui ; celles qui permettent de « mieux habiter le monde ».
Il en va de notre responsabilité.
Chantal Delacotte.
Géographe, agrégée de l’Université. Après sa carrière dans l’Enseignement Supérieur, comme professeur de Chaire Supérieure en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, elle anime des rencontres sur les relations entre sociétés et écosystèmes.
Pour en savoir plus - « Collectif contre la biopiraterie », www.biopiraterie.org Et des exemples d’entreprises éthiques dans leurs relations aux peuples autochtones :« Aïny-Savoirs des Peuples » www.savoirsdespeuples.com et www.ainy.frConsulter le blog de ce dernier site, en particulier l’article du Le Dr V.K. Gupta, directeur de la Bibliothèque Digitale des Savoirs Traditionnel (TKDL en anglais) qui explique pourquoi la démarche indienne pour lutter contre la biopiraterie a été aussi efficace. Voy Alimento -www.voyalimento.fr