L’animal, un partenaire pour humaniser le monde ? » Des initiatives concrètes en cours …
« La responsabilité morale de l’humain à l’égard des animaux compte parmi les grandes questions de l’écologie » ? Cette proposition l’article d’avril, les maîtres à penser que sont Albert Schweitzer, Edgar Morin ou Claude Lévi-Strauss, mais aussi Catherine Larrère plus récemment, nous incitent à y réfléchir.
De jeunes philosophes leur emboîtent le pas et s’inscrivent dans cette lignée, tels Baptiste Lanaspèze - avec l’éthique environnementale - ou Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - avec l’éthique animale - deux approches évoquées également lors de l’article précédent.
Mais au-delà de la réflexion philosophique, indispensable, qu’en est-il de l’action concrète où l’animal devient partenaire de l’homme ?
C’est sur cette alternative originale que travaille l’association TAAC. Elle ne s’inscrit pas dans une perspective de défense animale : de nombreuses associations de terrain s’y consacrent, avec compétence. Ce qui est recherché, ici, c’est l’expérience concrète d’un humanisme global, dépassant l’humanisme anthropocentré. Le respect du vivant est un préalable et la médiation animale participe à l’humanisation du monde.
Un nouveau projet de société nous est proposé, un modèle reproductible à toutes les échelles, alliant réflexion et actions, pour un regard nouveau sur la relation entre l’homme et l’animal-médiateur.
Trois mots clés le caractérisent.
- Pacifier - L’animal est pacificateur.
C’est le cas, par exemple, dans les relations entre Etats sur le concept trop peu connu de « Parcs pour la Paix ». L’Union Mondiale de la Nature (UICN) a créé ce concept visant à « la protection et au maintien de la diversité biologique et des ressources naturelles et culturelles associées, ainsi qu’à la promotion de la paix et de la coopération». Le réseau mondial d’Aires Protégées Transfrontalières pour la Paix (APTP) a connu son premier congrès international au Canada, en septembre 2007, dans le Parc national Waterton en Alberta. La rencontre soulignait l’ancienneté des prémices du mouvement, en célébrant le 75ème anniversaire du Parc international de la Paix Glacier-Waterton qui chevauche la frontière canado-américaine.
Le protocole des « Parcs pour la Paix » prend soin du nécessaire besoin d’espace des animaux et amène des Etats voisins à négocier des corridors transfrontaliers pour la faune sauvage créant, par la même occasion, des périmètres d’écotourisme responsable. Ces Parcs permettent aussi aux populations d’observer et sont lieux d’apprentissage du renouvellement de la Vie. Quelques-uns ont permis de faire cesser un conflit, comme celui qui a opposé l’Équateur et le Pérou entre 1941 et 1998 ou celui entre le Nicaragua et le Costa Rica. Il existe déjà 10 « Parcs pour la paix » ; l’Afrique du Sud arrive en tête avec six de ces parcs et 16 autres sites sont envisagés. À l’échelle mondiale, l’UICN a recensé un potentiel de 169 Parcs pour la Paix, dans 113 pays à travers le monde.
-Soulager - L’animal soulage la souffrance.
Un cas exemplaire est celui de l’univers carcéral rongé par l’ennui et la violence. En 2010, la maison d’arrêt de Strasbourg mène avec TAAC le programme « humaniser la prison avec l’animal ». Grâce à l’ouverture d’esprit et au courage de la directrice de l’établissement, des détenus volontaires deviennent référents d’un animal de petite taille vivant avec eux, dans la prison. De cette occupation quotidienne, à la fois affective et initiation à la responsabilité, à l’hygiène aussi, tous ressentent une baisse de la tension intérieure, entre détenus et avec les gardiens qui, d’abord réticents, sont aujourd’hui favorables. Beaucoup de détenus y trouvent l’occasion d’une nouvelle estime de soi et des perspectives de réinsertion. La visite hebdomadaire de l’intervenante en médiation animale, avec ses chiens, complète cette dynamique et devient un moment « soleil ».
Un autre cas exemplaire est celui des enfants en souffrance sociale ou en difficulté de communication. L’on sait maintenant que les jeunes délinquants retrouvent souvent du sens à leur vie, de la socialisation et une image positive d’eux-mêmes par la mise en contact avec les chevaux dont ils ont la charge. L’animal ouvre aussi à la parole nombre de jeunes autistes ou d’autres souffrant de mutisme.
- Eveiller - L’animal éveille donc à une « intelligence émotionnelle ».
Il est le déclencheur qui élargit les horizons sur soi même et sa relation au monde. Au-delà de l’exemple de la prison, l’initiative est aussi une porte d’entrée vers un nouveau modèle d’humanisation des institutions accueillant des personnes âgées, fragilisées et désocialisées.
Faire vivre ce modèle nécessite de la volonté, volonté politique notamment.
Il nécessite aussi des fonds, pour financer les associations qui s’y consacrent.
L’obligation de trouver de l’argent étend l’impact du modèle, au-delà du public acquis à la cause animale.
Une des grandes originalités de TAAC est de donner à l’art le rôle d’appel à l’universalisation de la réflexion. Rémy Bastide, le sculpteur qui a élaboré l’animal-totem de TAAC - 3 suricates - témoigne que, dans son parcours, il vit la création artistique comme étant un patrimoine commun. Pour lui chaque artiste à une dette vis-à-vis des structures créatives de l’humanité (l’inconscient collectif), une dette à l’égard des lignées artistiques précédentes et à l’égard du vivant, animal ou végétal. Dans ces conditions, il propose d’utiliser le « marché de l’art » tel qu’il est, mais en redistribuant différemment le produit de la vente d’une œuvre. L’artiste est rémunéré au « prix objectif » de l’œuvre : les matériaux utilisés, son temps de travail, les nécessités de création à venir. Pour le reste, il renonce à ses droits qu’il met au service d’un programme d’intérêt général.
Dans ces conditions, l’art crée de la richesse et pas de l’argent…
Ainsi fonctionne TAAC-art, pionnier d’une « révolution » très pacifique.
Mais tout cela n’est-il pas « utopique » ?
Les Etats ne manquent pas d’arrière-pensée, y compris lors des efforts de paix.
L’évaluation du « prix objectif » d’une œuvre d’art, démarche praticienne, n’est certes guère facile, mais un collège interdisciplinaire peut aider l’artiste à le cerner.
Dans les prisons, il ne s’agit pas de faire de l’angélisme et de nier les difficultés ; il y a des détenus manipulateurs ou pathologiques. De plus le succès de la médiation animale ne dépend pas que des budgets (indispensables), mais aussi de la stabilité émotionnelle des animateurs et des animatrices.
Cependant, ces expériences existent. Il est nécessaire d’en transmettre les messages et, globalement, pour tous ceux qui sont « enfermés » d’une façon ou une autre, l’animal apporte de l’ « extérieur » et du sens. Le cercle vertueux de la vie a alors une chance de se mettre en marche. Ainsi, en milieu carcéral, la relation singulière homme-animal a plus de vertus que le « kit anti-suicide » et il est réconfortant, stimulant, de connaître et de soutenir un « projet défricheur » déjà en acte.
Chantal Delacotte.
Géographe, agrégée de l’Université. Après sa carrière dans l’Enseignement Supérieur, comme professeur de Chaire Supérieure en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, elle anime des rencontres sur les relations entre sociétés et écosystèmes.
On peut approfondir ces thèmes en consultant le site de TAAC, TAAC-Art www.taac.fr ou celui de Rémy Bastide, sculpteur, www.remybastide-sculpteur.fr
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