Ethique animale, éthique environnementale : quels enjeux ?

Vous avez dit « nature » ?
Mais de quelle « nature » parle-t-on ?
Cette question nous a beaucoup occupés au long de ces rubriques...

Vous avez dit « animal » ?
Mais de quel « animal » parle-t-on ?
L’éventail est large depuis l’animal sauvage, l’animal d’élevage, l’animal domestique, l’animal d’agrément, etc. Si l’on évoque le chien ou le guépard, peut-il y avoir la même la problématique ?



Les relations entre l’homme, la nature et les animaux ont de nombreuses dimensions – politiques, économiques, sociales, culturelles, etc. – et suscitent depuis toujours des questionnements profonds. La responsabilité morale de l’humain à l’égard des animaux compte parmi les grandes questions de l’écologie, mais elle se décline différemment au travers ce que l’on appelle d’une part l’éthique animale et de ce que l’on nomme, d’autre part, éthique environnementale.
Le débat entre éthique animale et éthique environnementale explore une des grandes dimensions morales du questionnement écologique quant au positionnement face aux animaux. Une dimension morale que avons tout intérêt à éclairer : l’ignorance des différences de représentations que nous portons peut être source d’incompréhension, et même de frictions, entre « écologistes » pourtant soucieux de recréer le lien avec les éléments et les ressources de la planète ; l’énergie perdue en malentendus nuit à l’impact de notre action personnelle et collective. Il ne s’agit pas de gloser à perte de vue sur les « droits des animaux » mais d’entrer dans une nouvelle conscience et, ainsi que le dit Stephen Clarck, « Ceux qui battent les chiens à mort font quelque chose que la société devrait condamner. Sans attendre de savoir si le chien a des droits abstraits et métaphysiques.»
Que nous enseignent le dialogue, les convergences et les divergences entre éthique animale et éthique environnementale ?

S’il y a une conjonction de fond entre elles - l’intérêt pour le monde des non humains et la critique de l’anthropocentrisme - les différences nous montrent la diversité des sensibilités.
- L’éthique animale accorde une même considération à la souffrance humaine et animale et étudie les intérêts de l’animal-individu, un être singulier et sensible pour lequel nous avons une responsabilité. L’animal-individu sensible, pris individuellement, souffre physiquement mais aussi moralement. N’oublions pas que 53 milliards d’animaux sont consommés chaque année sur la planète  et que 23 millions d’animaux sont tués chaque jour dans les abattoirs des Etats-Unis. Et encore, dans certains pays, il y a réglementation mais que dire pour les poissons, dont la complexité du système nerveux indiquerait une forte propension à la souffrance ?

En effet, encore faut-il savoir de quel animal l’on parle ! Une des bases de l’éthique animale est sa dénonciation du « spécisme » qui discrimine l’homme et l’animal, et les espèces animales entre elles sur des critères irrationnels, et fort variés.
- Ainsi, sur les critères esthético-affectifs, tel animal a ma considération parce qu’il est « mignon », « petit » ou « sauvage » ; sur les critères symboliques, j’aime ou je n’aime pas le chat noir… Il n’y a là que projections affectives à connotation positive ou négative selon les personnes et l’on peut dire « J’adore les animaux »… et manger du jambon ! Le spécisme le moins pensé concerne les poissons qui sont éloignés de nous par leur environnement et l’expression d’une souffrance inhabituelle pour l’homme : peu de saignement, pas de cris…je préfère ne pas savoir qu’ils souffrent. Le déni est protection…

L’éthique animale, discipline surtout anglo-saxonne, se différencie cependant elle-même en de nombreuses positions.
Avec Peter Singer, les utilitaristes insistent sur la nécessité de réduire la souffrance par une approche rationnelle qui donne à l’animal la jouissance de ses capacités : puisque la poule volète, comment justifier l’élevage industriel en batterie qui l’en prive cruellement ?
Les déontologistes suivent Tom Regan et refusent, par principe, toute exploitation de l’animal ; d’où, entre autre, le choix du végétarisme et de ses variantes.
Quant à la « libération animale », il ne s’agit pas de relâcher dans la nature des animaux domestiques incapables d’y survivre mais, par la fin de l’élevage, de ne plus produire de nouvelles générations.

- L’éthique environnementale est, elle, le nom académique donné à la philosophie de l’écologie. Les deux grands penseurs en sont Arne Næss et J.Baird Callicott ; ils remettent en question nos conceptions de la nature et de l'humanité, en proposant de cesser de définir l'une par opposition à l'autre. Cherchant  les principes d'un nouvel humanisme qui reconnaisse la naturalité de l'homme, ils engagent à abandonner les visions réductionnistes de la nature. 
Ce projet philosophique global invite à quitter l’écologie « superficielle », la « shallow ecology », où la nature est ressources ou décor et n’a pas de valeur en dehors de l’homme et qui, pour éviter la catastrophe, invite à conserver le point de vue anthropocentrique.
L’alternative à la « shallow ecology » c’est la « Deep Ecology », « Ecologie Profonde », où la nature possède une valeur en soi, une valeur intrinsèque à l’aune de laquelle s’évalue les modalités de l’action humaine. Elle propose d’avoir une « interprétation citoyenne de la nature », expression de John Baird Callicott dans "Genèse : la Bible et l'écologie » (Editions Wildproject – 2009) et s’intéresse à l’animal comme animal-espèce, partie prenante de l’équilibre de l’écosystème. Selon les mots de Baptiste Lanaspèze, un des jeunes philosophes de la Deep Ecology et de l’éthique environnementale, c’est d’une « nouvelle révolution copernicienne » qu’il s’agit, « une écologie philosophique à la fois ontologique et éthique. A l’heure où le capitalisme entame sa « mue verte » (…) il ne s’agit pas seulement d’intégrer la nature dans la machine (développement durable) ; il faut que la machine change de programme (changement culturel).
Il s’agit donc d’étendre l’éthique à l’ensemble de l’écosphère, d’élaborer une nouvelle définition de la nature.

Le végétarisme dessine une autre divergence. Il ne se justifie pas pour l’éthique environnementale qui considère que la chaîne alimentaire prévaut partout dans la nature ; au contraire, il prédomine pour les tenants de l’éthique animale qui le vivent de façon plus ou moins stricte, du végétarien qui ne consomme pas de viande, au végétalien qui s’abstient de tout sous-produit animal comestible, jusqu’au végane qui refuse quelque sous-produit que ce soit, y compris cuir ou laine.

L’éthique animale ne serait-elle, alors, qu’une branche appliquée de l’éthique environnementale qui serait, elle, une philosophie globale ? Question à laquelle les tenants de l’éthique animale répondent, bien sûr, par la négative !

Si le débat reste souvent courtois entre les partisans de ces deux éthiques, il n’en est pas moins intense et il ne pourra y avoir d’ouvertures entre les deux que si elles consentent à ne pas être « autistes », si elles acceptent l’ouverture…

L’ouverture et la création de liens : tels sont quelques uns des principaux enjeux du XXIème siècle. Des enjeux inter-reliés, auxquels les mouvements écologistes participent au premier chef, s’ils savent être vigilants au danger de dogmatisme et de fermeture...
Une vigilance à laquelle nous pouvons contribuer en réfléchissant à ce que dénonce si vertement, et si justement, Stephen Clark dans cette phrase qui touche en plein cœur : « Nous sommes absolument meilleurs que les animaux parce que nous sommes en mesure de donner de la considération à leurs intérêts : par conséquent, nous ne le ferons pas » (The Moral Status of Animals, Oxford University Press- 1977)

Chantal Delacotte.
Géographe, agrégée de l’Université. Après sa carrière dans l’Enseignement Supérieur, comme professeur de Chaire Supérieure en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, elle anime des rencontres sur les relations entre sociétés et écosystèmes.
L’on peut approfondir ces thèmes par le livre de J.-B. Jeangène Vilmer, Docteur en sciences politiques et en philosophie, chercheur à l’ENS Ulm et spécialiste de l'éthique animale intitulé « L’Éthique animale », PUF, 2008 et aller sur son site www.jbjv.com ou sur celui de Baptiste Lanaspèze, philosophe et fondateur des éditions Wildproject consacrées à la pensée écologiste www.wildproject.fr


Jeudi 15 Avril 2010
Alessandra Buronzo





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