Connaissez-vous Jacques Lacarrière ?
Poète, écrivain, voyageur, Jacques Lacarrière nous a quittés, mais il reste présent par son œuvre.
Connaissez-vous sa géographie amoureuse ?
Ses errances à travers le monde dessinent l’itinéraire de « chemins d’écriture », de flâneuses découvertes qui nous dévoilent le monde.
Ecoutons les confidences de Jacques Lacarrière.
Ecoutons sa « mémoire des routes » et partageons son souhait : « moi aussi j'aurai mon livre des chemins, mon bréviaire des sentes, mon évangile des herbes et des fleurs, bref ma bible des routes » (Chemin faisant, Mille kilomètres à pied à travers la France, Ed.Fayard. 1992.)
Jacques Lacarrière nous invite au voyage et, avec émotion, à célébrer la planète Terre. Il nous invite à l’émerveillement devant ses beautés, la multitude de ses vivants, géants ou minuscules.
« Même parti très loin, je ne sais
Quel est le plus réel, de ma mémoire ou de ces routes,
Quel est le vent qui pousse ce bateau,
Quelle est la mer qui pousse ces oiseaux.
Je suis arrivé près des lagunes ocrées
Où la patience des sauriens ruminait
Le long enfantement de l’homme.
Ainsi de toi, lointaine, jusqu’à moi :
Ta main est ce serpent lacustre dont le sommeil
M’attend au bout des mémoires du monde. »
« Rien ne me paraît plus nécessaire aujourd'hui que de découvrir ou redécouvrir nos paysages et nos villages en prenant le temps de le faire. Savoir retrouver les saisons, les aubes et les crépuscules, l'amitié des animaux et même des insectes, le regard d'un inconnu qui vous reconnaît sur le seuil de son rêve. La marche seule permet cela. Cheminer, musarder, s'arrêter où l'on veut, écouter, attendre, observer. Alors, chaque jour est différent du précédent, comme l'est chaque visage, chaque chemin » (Chemin faisant, Fayard, 1977)
Avec Jacques Lacarrière, les découvertes se font à pas lent, au rythme de la randonnée, de la marche. « Avant tout, je chanterai les pieds. Que la Muse m’inspire car le sujet prête à sourire. Les pieds. Nos pieds. Qui nous portent et que nous portons »
Avec lui, l’humour n’est jamais loin qui joue avec des mots qu’il croise et entrecroise.
L’humour n’est jamais loin, entrelacé aux mots d’amour...
Que nous dit l’abécédaire souriant du « Petit lexique des eaux, campagnes et forêts »?
Le « C de Clairière » y est « clair Hier de la forêt, lorsque les arbres n’y sont plus » et le « D de Delta : la quatrième et ultime lettre de l’alphabet des fleuves ».
Le H s’amuse : « un seul hêtre vous manque et tout est dépeuplé me dit un jour sans rire un garde forestier » !
Par son écriture, Jacques Lacarrière fête les trois règnes et les quatre éléments.
Il nous dit qu’au « au début du monde » l’Eau apparut. Une eau dont « les mouvements, tremblements, turbulences, sont les ultimes frissonnements, la mémoire mourante de la première Parole, celle qui donne à l’Eau son nom, sa vie, sa forme. Car étant nommée, elle devint animée. » (Errances, Christian Pirot éditeur)
L’Eau est mère des Fleuves et « le vaste monde, seuls les fleuves peuvent vous l’apprendre sur la terre et, dans le ciel, les oiseaux migrateurs. Les fleuves sont des eaux migratrices, messagères de l’universel ». (Un jardin pour mémoire, NIL éditions)
Une eau qui devient nuage. « Être nuage. S’alléger de ce qui est trop lourd en soi (…) Alors tout deviendra possible, y compris de se fondre en l’oratoire des vents, de se glisser en silence aux cloîtres du couchant »
L’Eau est aussi Océan profond où l’on rencontre « des monstres inconnus (…) l’Inespérée et l’Inimaginable (…) l’Ogresse des eaux profondes, la Princesse des lueurs aux yeux nimbés de sept opales, la Louve des mers au diadème, immense calmar des profondeurs au rostre constellé comme une Pléiade engloutie… » (Le Pays sous l’écorce, Seuil)
Mais revenons sur terre où règne un autre océan, celui des herbes.
« Ce qu’il y a de plus banal (…) pendant des millions d’années la nourriture des herbivores. Elle fut- elle est toujours - la rumination du monde. Herbivores, carnivores, ruminants, digérants, nomades, sédentaires, nous sommes tous des enfants de l’herbe »
Enfants de l’herbe, nommons ces herbes qui défilent, en longue cohorte poétique - « herbe à la Vierge, herbe bénie, herbe à l’Hirondelle… » - ou drolatique - « herbe aux teigneux, herbe aux mites, herbe aux femmes battues ou aux hémorroïdes… ». (Sourates, Fayard)
Sur terre, les arbres se dressent ; ils nous appellent, nous interpellent : « Les arbres jadis furent nos parents. Ils sont aujourd’hui nos enfants. Nous dépendîmes d’eux. Aujourd’hui ce sont eux qui dépendent de nous. Nous leur devons attention et assistance. Ils ne sont pas seulement nos enfants, notre avenir de verdure. Ils sont aussi les stables et fidèles compagnons de toute notre aventure terrestre…Ils sont aussi, je l’avais oublié, un oratoire, un offertoire de lumière » (Dictionnaire amoureux de la mythologie, Plon).
Des arbres qui, sous la plume de Jacques Lacarrière, nous invitent au voyage de l’imaginaire, des légendes et des mythologies qui furent une de ses autres passions.
Ecoutons parler Yggdrasil, « destrier du Redoutable », l'Arbre-Monde des Celtes.
Je suis né d'un songe de la terre
rêvant qu'elle s'unissait au ciel.
J'ai grandi dans l'ombre inquiète de racines
toujours assoiffées d'obscur.
Et J'ai fleuri dans l'allégresse de la sève et l'offertoire des
frondaisons.
Je suis l'axe du monde, vivant défi des
temps carbonifères. L'alliance de l'ombre et de l'éclair, le tremplin
des orages, l'esprit des sources et des souffles.
Je suis le sommeil et l'éveil, le silence et la symphonie.
Je suis l'oratoire des astres, et mes feuillages s'impatientent
des apocalypses à venir.
J'abrite en mes branches l'aspic et l'alouette,
l'ogre et l'Océanide, le singe et la sylphide, le ver et la vestale.
J'abrite l'hier des fauves, le présent
des oiseaux et le demain des hommes.
J'abrite le nid des anges et les couvées du ciel.
Je suis l'axe du monde.
Yggdrasil est le nom donné par les anciens
Germains ou Frêne cosmique
qui reliait le ciel et la terre. Il abritait
en ses racines les divinités du destin,
en ses branches toute l'humanité et
en son sommet le palais des dieux.
Mais Jacques Lacarrière n’oublie les pierres matricielles. Des pierres qui « …ne gisent et dorment qu’en apparence… »
La Gemme est
« Etat d’extase du carbone quand il dit :
j’aime la lumière »
Et le Lapis-lazuli
« Perle brillante et dure qu’on trouve
dans les tombes d’Egypte. Larme bleue
des momies qui ne peuvent oublier le ciel. »
(Lapidaire, Fata Morgana),
Gardons la souvenance que « Nous sommes gros de tous les paysages jamais vus » et que « Nous ne serons jamais seuls au monde tant que le monde entier sommeillera en nous»
(Un jardin pour mémoire, Nil) ….
Pour aller plus loin : l’ « Association des amis de Jacques Lacarrière »
www.cheminsfaisant.org
Chantal Delacotte.
Géographe, agrégée de l’Université. Après sa carrière dans l’Enseignement Supérieur, comme professeur de Chaire Supérieure en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, elle anime des rencontres sur les relations entre sociétés et écosystèmes.