Art et Ecologie

L’art, en particulier la figuration, les images, ce que nous appelons l’art visuel, ont joué et jouent toujours un rôle majeur dans l’expression de la vision de la « nature », partout dans le monde. Dans l’univers naturaliste qui est le nôtre, deux exemples tisseront les « fils rouges » pour nous en convaincre.



Art et Ecologie
La « Révolution de la peinture flamande » ou la naissance du « naturalisme » dans l’art
En Europe, à la charnière des XIVe et XVe siècles, la « Révolution de la peinture flamande » va bouleverser les dispositifs et le cadre mental de la figuration. Les peintres flamands  s’éloignent petit à petit de la perception analogique médiévale qui construit une image par l’accumulation de symboles, de citations, et juxtapose les personnages et les multiples éléments de l’environnement, cette « biodiversité » du Moyen Âge appelée « varietas ». Tous ces éléments n’étant choisis que pour leur force symbolique, à la recherche de l’harmonie générale de la Création.
La nouvelle peinture des Flandres prépare donc le naturalisme Que s’est-il passé ? C’est le temps des innovations créatrices…
Voilà que, soudain, l’on s’intéresse à la représentation réaliste de l’espace, notamment quotidien. C’est le cas des enlumineurs qui dépeignent des paysans et leurs travaux agricoles au long des mois, tels les frères de Limbourg créant les « Riches Heures du duc de Berry ».
Mais la grande innovation est celle de la « fenêtre flamande » : non seulement l’image devient l’équivalent d’une fenêtre à travers laquelle un individu regarde, à l’insu de ceux qu’il observe mais, à l’arrière plan du tableau, des croisées s’ouvrent sur des vues autonomes, sur des « paysages  naturels » très précis, représentés pour eux-mêmes. Ces paysages, urbains ou champêtres, se découpent dans les portes ou les fenêtres qui, tableau dans le tableau, signalent la laïcisation d’un environnement divorcé de la peinture sacrée du premier plan. Pour s’en convaincre, Il n’est qu’à voir l’œuvre de Robert Campin, Maître de Flémalle, ou celle de van Eyck. Chez eux, les vierges perdent leur auréole mais, en revanche, les clés tournent dans les serrures - il y a liaison entre la sphère domestique et la sphère publique, en conformité avec l’expérience triviale - et l’on reconnait l’essence des arbres dont l’ombre respecte l’orientation du soleil. De même, l’on commence à voir en perspective : le chemin s’enfuit à l’horizon.
Il ne reste plus qu’à se débarrasser du sujet religieux,  à dilater la fenêtre flamande à l’ensemble du tableau pour obtenir le paysage moderne ou la nature morte, bien nommée ! Jamais le monde profane n’a été relaté avec un tel souci de précision, pour le seul plaisir d’être fidèle au réel. Un réel que les Impressionnistes, bien plus tard, iront chercher en posant leur chevalet à l’extérieur.
La grande nouveauté de la peinture de paysage née au XVe siècle est couplée à une autre : celle de la naissance du « portrait » moderne, et même de l’autoportrait du peintre, qui ose signer sa toile ; van Eyck sera le premier. Un des traits du naturalisme est bien présent : l’intériorité réservée aux seuls humains, puisque le portrait met l’accent sur la « peinture de l’âme », le visage, la précision des traits, le regard. Toutes choses qui témoignent de l’importance nouvelle de la subjectivité et de l’individualité humaines.

A l’orée des temps modernes, et 150 ans avant que les pensées philosophiques et scientifiques ne le fondent, l’art a donc posé  les traits principaux du naturalisme en Occident.
Désormais, la Nature - mise à distance - acquiert une existence intrinsèque : elle devient une substance décrite avec minutie, en elle-même et pour elle-même. Il y a « célébration du quotidien », expression ostensible que toutes les choses du monde sont soumises aux mêmes conditions matérielles, aux mêmes lois, et que ces choses sont commensurables entre elles, et commensurables à l’homme.

Si les artistes sont des initiateurs, des précurseurs de changements de civilisation, qu’en est-il aujourd’hui, face aux impasses nées des excès de la gestion naturaliste du monde et face à « la crise de l’environnement » ?
Là aussi, l’on sent prises de conscience, frémissement, et l’art peut être militant de la conscience écologique.
Choisissons d’entrer dans un moment exemplaire de ce mouvement.

Voyage sur le Rio negro…

En 1978, le grand sculpteur brésilien d’origine polonaise Frans Krajcberg, défenseur de la forêt d’Amazonie, part en pirogue sur le Rio negro, affluent de l’Amazone ; il s’agit de faire découvrir les splendeurs de la forêt tropicale à ses amis, le peintre néerlandais Stepp Baenderek et le critique d’art français de réputation internationale, Pierre Restany.
Sur le bateau : trois hommes, trois motivations différentes, mais un même émerveillement, un même approfondissement de conscience, au contact des Indiens et de la forêt. Leur voyage tisse un lien à travers l’histoire avec le Portugais Alexandre Rodriguez Ferreira qui explora le Rio Negro de 1783 à 1792. Les expéditions européennes des XVIIe et XIXe siècles, celles du baron von Humboldt ou d’Aimé Bonpland voyageant au Brésil, s’accompagnaient toujours d’artistes dessinant des planches d’ « histoire naturelle » sur les animaux, les végétaux, les paysages découverts, et Sepp Baenderek ou Frans Krajcberg se penchent souvent sur celles du « Viagem filosofica » de Ferreira.

Quant à Pierre Restany, promoteur des « Nouveaux réalistes », de l’art industriel et urbain, homme des villes s’il en est et qui n’a guère couru les plages, les forêts et les campagnes jusque là, il connait un vrai retournement sur le Rio negro, découvrant la nature par un choc corporel, physique.
Bouleversé par l’éblouissement de la nature alentour, inventant un autre sens au terme de « naturalisme », Pierre Restany rédige le « Manifeste du Naturalisme Intégral » sur le bateau du Rio Negro pendant les 40 jours du périple, affirmant que « …dans l’espace-temps de la vie d’un homme, la nature est la mesure de sa conscience et de sa sensibilité ». Loin de plonger dans une « rêverie » écologique, Pierre Restany est « visionnaire, pédagogue » mettant en exergue ce que la nature peut apporter aux artistes mais, « marginal obligatoire », le propos du « Manifeste du Naturalisme Intégral », est d’abord mal accueilli, incompris, sujet de controverse, en ces années 70.

Pourtant, l’on peut soutenir qu’il y a une relation de continuité entre les artistes « Réalistes » et ceux qui se reconnaissent dans le « Manifeste du Naturalisme Intégral ». Pierre Restany l’atteste en disant « Nous vivons aujourd’hui deux sens de la nature. Celui ancestral du donné planétaire. Celui moderne de l’acquis industriel et urbain. »  Entre ces deux sens peut se dessiner une figure duale, mais non conflictuelle. Le Cyclope de Milly la Forêt - création de Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle et leurs amis -, illustre la possible symbiose entre les « Nouveaux Réalistes » et le « Naturalisme Intégral ». Yves Klein, figure majeure de l’art contemporain au XXe siècle, démontre la probabilité de ce passage, après la dématérialisation de l’objet.

Cependant, le Naturalisme Intégral de Pierre Restany est allergique au pouvoir, contrairement aux artistes qui accompagnaient la période coloniale, et la mutation anthropologique des participants de l’expédition de 1978 s’oppose à l’anthropocentrisme du siècle écoulé. Dans « l’Autre face de l’art », édité aux éditions Galilée en 1979, Pierre Restany l’affirme en disant : « Le chemin du TAO passe par la pauvreté du monde riche et la richesse du monde pauvre, par les bouts de ferrailles d’un Tinguely et par les lianes tropicales d’un Frans Krajcberg ». p.154.
Le « Manifeste du Rio Negro » a fait son chemin et, aujourd’hui, il devient fédérateur d’actions artistiques et de projets tous azimuts. « Il s’agit de lutter beaucoup plus contre la pollution subjective que contre la pollution objective, la pollution des sens et du cerveau, beaucoup plus que celle de l’air ou de l’eau »
Proposant, par l’art, une «  seconde Renaissance, l’étape nécessaire à la mutation anthropologique finale », un nouveau lien entre l’Humain et la Nature, notre époque sera celle de son rayonnement.

A la découverte du « Manifeste du Naturalisme Intégral »

Le « Manifeste » fut écrit par Pierre Restany, sur le haut Rio Negro, en présence de Sepp Baenderek et de Frans Krajcberg. Il pose les fondements d’une alliance renouvelée entre l’art et la conscience de la Nature, source d’inspiration. En voici le texte, témoignage des intuitions créatrices et des appels que nous font les artistes.

«  L’Amazone constitue aujourd’hui sur notre planète l’ultime réservoir refuge de la nature intégrale.

Quel type d’art, quel système de langage peut susciter une telle ambiance, exceptionnelle à tous points de vue, exorbitante par rapport au sens commun? Un naturalisme de type essentialiste et fondamental, qui s’oppose au réalisme et à la continuité de la tradition réaliste, de l’esprit réaliste au delà de la succession de ses styles et de ses formes. L’esprit du réalisme dans toute l’histoire de l’art n’est pas l’esprit du pur constat, le témoignage de la disponibilité affective. L’esprit du réalisme est la métaphore; le réalisme est la métaphore du pouvoir : pouvoir religieux, pouvoir d’argent à l’époque de la Renaissance. Pouvoir politique par la suite, réalisme bourgeois, réalisme socialiste, pouvoir de la société de consommation avec le pop-art.

Le naturalisme n’est pas métaphorique. Il ne traduit aucune volonté de puissance mais bien un autre état de la sensibilité, une ouverture majeure de la conscience. La tendance à l’objectivité du constat traduit une discipline de la perception, une pleine disponibilité au message direct et spontané des données immédiates de la conscience. Du journalisme, mais transféré dans le domaine de la sensibilité pure : l’information sensible sur la nature.
Pratiquer cette disponibilité par rapport au donné naturel, c’est admettre la modestie de la perception humaine et ses limites, par rapport à un tout qui est une fin en soi. Cette discipline dans la conscience de ses propres limites est la qualité première du bon reporter : c’est ainsi qu’il peut transmettre ce qu’il voit en " dé-naturant " le moins possible les faits.

Le naturalisme ainsi conçu implique non seulement la plus grande discipline de la perception mais aussi la plus grande ouverture humaine.
En fin de compte la nature est et elle nous dépasse dans la perception de sa durée. Mais dans l’espace-temps de la vie d’un homme, la nature est la mesure de sa conscience et de sa sensibilité.

Le naturalisme intégral est allergique à toute sorte de pouvoir ou de métaphore du pouvoir. Le seul pouvoir qu’il reconnaît n’est pas celui, abusif, de la société, mais celui, purificateur et cathartique de l’imagination au service de la sensibilité.

Le naturalisme est d’ordre individuel : l’option naturaliste opposée à l’option réaliste est le fruit d’un choix qui engage la totalité de la conscience individuelle. Cette option n’est pas seulement critique, elle ne se limite pas à exprimer la crainte de l’homme devant le danger que fait courir à la nature l’excès de civilisation industrielle et urbaine. Elle traduit l’avènement d’un stade global de la perception, le passage individuel à la conscience planétaire. Nous vivons une époque de double bilan.

A la fin du siècle s’ajoute la fin du millénaire, avec tous les transferts de tabous et de paranoïa collective que cette récurrence temporelle implique, à commencer par le transfert de la peur de l’an 1000 sur la peur de l’an 2000, l’atome à la place de la peste.
Nous vivons ainsi une époque de bilan. Bilan de notre passé ouvert sur notre futur. Notre Premier Millénaire doit annoncer le Second. Notre civilisation judéo-chrétienne doit préparer sa Seconde Renaissance. Le retour à l’idéalisme en plein XXème siècle super-matérialiste, le regain d’intérêt pour l’histoire des religions et la tradition de l’occultisme, la recherche de plus en plus pressante de nouvelles iconographies symbolistes : tous ces symptômes sont la conséquence d’un processus de dématérialisation de l’objet initié en 1966 et qui est le phénomène majeur de l’histoire de l’art contemporain en occident.
Après des siècles de " tyrannie de l’objet " et sa culminance dans l’apothéose de l’aventure de l’objet comme langage synthétique de la société de consommation, l’art doute de sa justification matérielle, il se dématérialise, il se conceptualise. Les démarches conceptuelles de l’art contemporain n’ont de sens que si elles sont examinées à travers cette optique autocritique. L’art s’est lui-même mis en position critique. Il s’interroge sur son immanence, sa nécessité, sa fonction.

Le naturalisme intégral est une réponse. Et justement par sa vertu d’intégrisme, c’est-à-dire de généralisation et d’extrémisme de la structure de la perception, c’est-à-dire de planétarisation de la conscience, il se présente aujourd’hui comme une option ouverte, un fil directeur dans le chaos de l’art actuel. Autocritique, dématérialisation, tentation idéaliste, parcours souterrains symbolistes et occultistes: cette apparente confusion s’ordonnera peut-être un jour à partir de la notion de naturalisme, expression de la conscience planétaire.
Cette restructuration perceptive correspond à une véritable mutation et la dématérialisation de l’objet d’art, son interprétation idéaliste, le retour au sens caché des choses et à leur symbologie, constituent un ensemble de phénomènes qui s’inscrivent comme un préambule opérationnel à notre Seconde Renaissance, l’étape nécessaire à la mutation anthropologique finale.
Nous vivons aujourd’hui deux sens de la nature. Celui ancestral du donné planétaire, celui moderne de l'acquis industriel et urbain. On peut opter pour l’un ou pour l’autre, nier l’un au profit de l’autre, l’important c'est que ces deux sens de la nature soient vécus et assumés dans l'intégrité de leur structure ontologique, dans la perspective d'une universalisation de la conscience perceptive, le Moi embrassant le Monde et ne faisant qu’un avec lui, dans l’accord et l’harmonie de l’émotion assumée comme l’ultime réalité du langage humain.

Le naturalisme comme discipline de la pensée et de la conscience perceptive est un programme ambitieux et exigeant, qui dépasse de loin les perspectives écologiques actuellement balbutiantes. Il s’agit de lutter beaucoup plus contre la pollution subjective que contre la pollution objective, la pollution des sens et du cerveau, beaucoup plus que celle de l’air ou de l’eau.
Un contexte aussi exceptionnel que l’Amazone suscite l’idée d’un retour à la nature originelle. La nature originelle doit être exaltée comme une hygiène de la perception et un oxygène mental: un naturalisme intégral, gigantesque catalyseur et accélérateur de nos facultés de sentir, de penser et d’agir. » Pierre Restany - Haut Rio Negro - jeudi 3 août 1978.


Chantal Delacotte.
Géographe, agrégée de l’Université. Après sa carrière dans l’Enseignement Supérieur, comme professeur de Chaire Supérieure en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, elle anime des rencontres sur les relations entre sociétés et écosystèmes.


Mardi 2 Février 2010
Alessandra Buronzo




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